Rapport de la rencontre virtuelle des femmes 8 mars 2021

La plateforme des “Géantes Invisibles” avec le soutien de Africans Rising, a tenu le 8 mars 2021 un espace de communication et de consultation réunissant les femmes sur la crise au Sénégal. Vu la pandémie du coronavirus et la situation politique au Sénégal, l’idée était de créer un espace sécurisé de dialogue, de partage et d’information sur la situation entre femmes mais aussi un espace de prise de décision et d’actions. 

Les principes de la rencontre étaient:

  • espace ouvert pour que les femmes s’y expriment quelque soit leur appartenance politique et leur choix d’actions.
  • La participation libre dès que l’on s’inscrit et décline son identité
  • Chaque femme peut participer à l’heure qui lui convient entre 8h00et 18h00
  • Les femmes se relaient dans la facilitation 
  • Les hommes sont bienvenus pour écouter 
  • Chacune s’exprime dans la langue dans laquelle elle est à l’aise

Les questions étaient élaborées comme suit:

  • Quelle est votre expérience de la situation actuelle au Sénégal?
  • Quelle est votre analyse du problème?
  • Que proposez-vous comme solutions? 

Il y eu au total 88 participant(e)s issus de différentes régions du Sénégal (Dakar, Kaolack, Saint Louis et Ziguinchor) mais aussi de la diaspora sénégalaise ainsi que d’autres pays africains. Nous avons noté la présence de différentes classes d’âge; des jeunes au plus âgés dont la majorité s’est exprimée en français d’autres en wolof ou en anglais.

Expériences et sentiments

Les femmes ont partagé leurs expériences de la situation ainsi que leurs sentiments pendant la rencontre. Elles ont partagé en direct, les informations qu‘elles recevaient pendant la réunion. Beaucoup de tristesse, de regrets liés aux pertes de vies humaines particulièrement de jeunes (au total 11 jeunes décédés ), des blessés et des pertes matérielles mais aussi, l’état d’insécurité et d’immobilité. Les femmes ont exprimé leur sentiment de colère, de peur et déception et leur pessimisme quant à la prise en charge de leurs préoccupations par les gouvernants. “Là où nous sommes, je suis abattue depuis quelques jours. Je me suis donné le courage d’être là” a laissé entendre une des participantes.

Après avoir magnifié l’esprit de cet espace de rencontre, chaque femme, compte tenu de sa situation géographique (Sénégal, Mali, Zimbabwe; Canada, Belgique,  France, Guinée…), économique et professionnelle (Artistes, activistes, médecins, professeurs d’université…), a partagé une expérience différente. « On est frustré par la crise qu’on vit au Sénégal, donc on est soulagé de voir enfin que ça bouge mais en même temps nous sommes contre la violence. » La violence, en tant que femme, ne nous arrange pas, qu’elle vienne du côté de l’État ou de la population. Les marchés sont fermés et ce sont les femmes qui sont lésées au plan économique surtout pour celles qui vendent des denrées, des produits périssables, les femmes qui doivent nourrir leurs familles, celles qui doivent aller revendre dans les autres localités.

Les jeunes sont dans la rue, ils allument des pneus, ils jettent des pierres, d’autres chantent devant le gouverneur à Bignona où il y a déjà trois morts, il y a une  mobilisation devant la police à Kaolack. Des femmes auraient été arrêtées « Nous entendons des échanges de tirs en ce moment. »

Les étudiants de l’université Gaston Berger ont commencé depuis le premier jour mais ils n’ont pas saccagé les biens publics. C’est au niveau de la ville de Saint louis qu’il y’a eu des saccages de stations, des maisons d’autorités politiques, etc. “Nous avons un sentiment de désolation car nous voyons des jeunes qui saccagent des biens publics et privés alors que nous vivons une période économiquement et sanitairement difficile”.  

Le combat ne doit pas seulement se focaliser sur Sonko car on a d’autres personnes qui sont en prison telles que Guy Marius Sagna, les Linguères du pastef, les jeunes de Y’en a marre et autres. Un membre de l’APR a dit que le dossier est vide en plus,  il y a démission du capitaine chargé de l’enquête.

Cela fait mal de voir que le président ne réagit pas, de voir que ce gouvernement est complètement déconnecté de la réalité et de la population. 

Attention dans tous les pays où il y a eu des « révolutions », c’était dirigé par des jeunes mais à l’issue, ce ne sont pas eux qui en ont profité, c’est l’exemple de la Tunisie, de l’Egypte, de la Libye ou encore du Mali. L’exemple du Zimbabwe qui a fait 20 ans de crise, et où il y a un scandale en ce moment avec une entreprise laitière qui a délogé 12000 personnes pour prendre leurs terres pour l’herbe. Il y a une action juridique qui est en cours. En plein milieu de crise, qu’on se soulève, le problème ne se règlera pas même si on change de gouvernement, car parfois, l’opposition est plus médiocre même s’ils n’ont pas l’appareil répressif, après changement, la situation est restée la même. Du diamant est trouvé en 2005 2006 au Zimbabwe mais la population n’en bénéficie pas. 

Le cas Zouma en Afrique du sud sur un cas de viol et qu’il a été soutenu par des mouvements parce qu’il voulait le changement. 

Pendant la réunion, les  participantes quittent pour participer aux activités de médiation, appeler leur contact pour rendre compte des consensus du groupe ou participer aux manifestations ou inviter d’autres femmes à venir s’exprimer. 

Analyse de la situation

Au-delà du partage de leur expérience, les femmes ont  analysé la situation actuelle au Sénégal et ont aussi fait des comparaisons avec la situation dans les pays comme le Malawi, le Zimbabwe, la Guinée, le Mali… afin de déceler le lien avec la situation à travers le monde . La plupart des femmes ont reconnu que: L’affaire Sonko n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, il y a eu beaucoup de patience et de laisser-aller. Une faiblesse du système judiciaire et le manque de confiance quant à sa partialité. Bien que certaines se sont exprimées avec force sur le besoin de manifester y compris de faire des actions physiques pendant la journée du 8 mars,  d’autres ont condamné toutes les actions de violence ou qui pourraient inciter à la violence. 

Je suis contre toutes ces destructions et toute cette violence car la violence ne règlera rien. En réponse à une femme qui demande,  est ce que ce désordre dont  tout le monde  a si peur n’est pas  porteur de changement?

Tandis qu’une autre dit que les Sénégalais(e)s  ont été  très patients(e)s, on souffre et accepte toutes les manifestations de mécontentement, c’est un mal nécessaire que les gens sortent et montrent qu’ils ne sont pas d’accord. Rappelons que les gens ont dû se battre pour faire partir Abdoulaye Wade.  

Une participante relève cependant qu’au Mali, les jeunes ont marché, les gens ont fait beaucoup de manifestations mais aujourd’hui, il y a quand même un sentiment que tout ça est vraiment fait pour rien, malgré les violences et toutes ces protestations, la situation n’a pas changé pour la plupart des gens,  les inégalités  sociales  demeurent fortes.

Il faut un changement, pour une nouvelle génération de dirigeants en Afrique, des gens qui prennent leur responsabilité et qui agissent dans l’intérêt de la population. La conscientisation de la jeunesse d’aujourd’hui et comment on peut, nous en tant qu’association, aider ceux sur le terrain. Le problème majeur est de ne pas accepter la pluralité des opinions, accepté que l’autre ne soit pas d’accord avec vous. C’est la base des conflits au Sénégal et dans le monde entier. Pour survoler tout ce qui se passe aujourd’hui, les jeunes ont du mal à se projeter et cela les amène à faire du n’importe quoi.

Les impacts socio-économiques fragilisent les gens. Nous devrions apprendre à mieux décortiquer nos archives, nos histoires pour mieux anticiper certaines choses. Nous voyons des gamins en face des forces de l’ordre, des parents qui applaudissent quand leurs enfants apportent des objets volés, on y voit une dégradation des mœurs. Sur la question de la prolifération et la circulation des armes, est-ce que nous ne devrions pas renforcer la communication entre les femmes et les forces de l’ordre pour prévenir l’extrémisme violent. Il y a beaucoup de femmes qui ont fait de la recherche sur la violence des jeunes de la banlieue. Comment cette recherche peut-elle être utilisée pour anticiper sur certaines choses?

On devrait donc se mettre d’accord sur le problème central: Qu’est ce qui est à l’origine de tout ça? Pour nous, c’est des inégalités trop criardes. Au Sénégal, nous avons un problème de vision. Et tous les présidents qui sont passés n’ont pas répondu au besoin  du peuple mais seulement  d’une élite. 

Recommandations

  1. Il faut libérer Ousmane  Sonko (sur la question de trouble à l’ordre public ) et laisser la justice faire son travail sur l’affaire Adji Sarr. Il est important de donner force à l’appareil judiciaire et de la laisser indépendante mais compte tenu de la situation de tensions, faire en sorte que l’enquête puisse être faite dans le respect des parties impliquées. 
  2. Communiquer avec les jeunes pour ne pas détruire le patrimoine commun; engager le maximum de femmes du Sénégal à les impliquer  pour peser dans la balance 
  3. Le président de la République annonce clairement qu’il ne va pas briguer un troisième mandat (et qu’il nous rassure sur le respect de la Constitution et du calendrier électoral)
  4. Une grande concertation est nécessaire avec les opposants. Que chacun pense d’abord à l’intérêt du pays. Il faut réunir tout le monde (les opposants, le gouvernement, les chefs religieux) autour d’une table pour avancer des actions concrètes qui améliorent la situation
  5.  Il faut la constitution d’un plus grand groupe élargi qui regroupe que des femmes et aurait un poids politique.
  6. Actuellement, c’est le moment où jamais en tant qu’activiste, de poser des actes concrets et de savoir comment les mener et de ne pas trop se référer par rapport à ce que les autres disent. 
  7. L’éducation est fondamentale; aujourd’hui, la situation est trop grave mais il ne faut pas qu’on ait peur. Les femmes doivent se lever en tant que citoyennes et aller voir les responsables ou autorités.
  8. Nous avons une partition à jouer en tant que femme. Il faudrait que les femmes de tous bords soient au centre et soient écoutées par rapport à ce qui se passe aujourd’hui et comment le régler ?
  9. De la même manière que la population réclame la justice pour la partie opposante, une enquête doit aussi être ouverte pour les personnes décédées lors de ces manifestations. Le peuple a le droit de manifester sans craindre pour leur vie en disant leur ressenti.
  10.  Combattre  l’’utilisation  du  viol d’une femme comme arme politique.
  11. Travailler avec d’autres mouvements sur le continent en Afrique et nous devrions être informés et agir à temps.
  12. Une manifestation (marche) pacifique des femmes de toutes les couches sociales en blanc jusqu’à la présidence, que les femmes réclament la paix aux politiques car ce sont les femmes qui en subissent les conséquences. 
  13. Relier le combat des femmes aux autres combats dans la société.
  14. Donner une éducation qui renforce la confiance à nos filles, “laissez vos filles faire ce qu’elles veulent”.
  15. Combattre la mal-gérance et la corruption 
  16. S’organiser pour que les femmes prennent le pouvoir 
  17. Il faut qu’on identifie bien les cibles sur lesquelles on pourrait avoir un effet. La première cible, c’est les jeunes. Surtout ceux qu’on a vus au moment des faits de violences. 

D’autres questions soulevées durant la rencontre

Pendant la conversation sur la situation politique du Sénégal, d’autres difficultés que vivent les femmes ont été soulevées. Ndeye Diagne de Aprofes devait gérer pendant la rencontre, un cas d’infanticide et elle nous exprime que beaucoup de femmes sont en prison pour des questions d’avortement et  d’infanticide. La question de l’avortement médicalisé ne peut pas être mise sous silence. 

La question de la représentation des femmes dans les instances de décision et du leadership des femmes a été largement débattue de même que les agressions sur les femmes, l’éducation, les inégalités sociales, les questions de handicap.

Conclusion 

Et dans ces jours de tristesse et de deuil, le 8 mars bien que cela soit un jour de revendications, c’est aussi un jour pour se soutenir mutuellement, ce sont les femmes  qui ont donné leur temps, leur énergie et leurs idées  Elles ont tenu à exprimer leur gratitude à toutes les femmes et tous les hommes qui soutiennent les femmes du Sénégal dans ce contexte assez tumultueux.

Africans Rising a offert une plateforme la fondation Heinrich Böll a rejoint les femmes. L’idée est de gommer nos différences et d’aller dans le sens de la paix. Nous avons un problème lié aux valeurs, au système politique… Mais l’on ne saurait changer les choses sans la paix. 

A partir de cette discussion, plusieurs axes d’actions se sont dessinés avec différents groupes :

Une marche des femmes sur des routes stratégiques a été proposée pour que les femmes le fassent en unité et même se rallier avec les femmes qui ont fait la marche du 8 Mars et du 1er Mai. Jeanne Malou (Montréal) agronome en biométrique a partagé avec l’audience son travail qui relève de l’éducation et de l’entreprenariat féminin;

Un groupe qui  s’occupe de la médiation (le travail suit son cours) ;
Un groupe pour développer le leadership des femmes en politique ;
Un groupe pour développer un programme de  formation (féministe) des partis politiques ; 
Un  groupe qui veut  travailler sur l’éducation des enfants et sur les valeurs  (pour le respect des droits des femmes) ;
Un groupe qui  s’implique dans la recherche ;  
Un groupe  pour engager les artistes sur les droits des femmes ;

Si vous voulez faire partie d’un de ces groupes, veuillez contacter:  

Marie Hélène NDIAYE: mariehelene@africans-rising.org 
Fatou Bintou Sane: fatoubadiya@gmail.com
Aissatou ciss: astoucis42@gmail.com   
Coumba Touré: coumba@africans-rising.org 

Veuillez visiter le site des Invisible Giants pour en savoir plus sur ces femmes. 
Soutenez et Rejoignez le mouvement  Africans Rising 

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